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Alain Fleischer, artiste, cinéaste, photographe, plasticien, écrivain et directeur du Fresnoy-Studio national des arts contemporains.

Est-ce que les nouvelles technologies d’aujourd’hui engendrent de nouvelles pratiques artistiques?

Oui, je crois que les nouvelles technologies engendrent de nouvelles expressions artistiques, de nouveaux moyens de produire des oeuvres. On ne produit pas des oeuvres avec les nouvelles technologies de la même façon qu’on produisait des oeuvres traditionnelles de cinéma ou de photographie. Ce sont des processus différents. Les possibilités esthétiques, plastiques des nouvelles technologies permettent de produire des oeuvres différentes. C’est d’ailleurs ce qui est intéressant parce que si les nouvelles technologies n’étaient qu’une facilité pour produire les même choses que les technologies anciennes ça ne serait pas très intéressant.

Je pense que pendant des années les nouvelles technologies ont été balbutiantes c’est à dire que ça produisait des oeuvres un peu mécaniques, des oeuvres « mode d’emploi ». L’interactivité c’était : quelqu’un entre dans un espace, ça déclenche quelque chose. C’était un petit peu primitif. Aujourd’hui les nouvelles technologies permettent de produire du poétique. C’est à dire de nouvelles dimensions esthétiques, plastiques et expressives des oeuvres. Je trouve qu’aujourd’hui ce que je vois de plus intéressant dans les expositions, dans les musées et les biennales, plus que la peinture, que le dessin ou la sculpture ce sont les oeuvres qui font appel aux nouvelles technologies, ce sont les oeuvres nouvelles.
Évidemment, on peut dire que les artistes racontent toujours la même chose, ils parlent toujours des même sujets. Les nouvelles technologies ne permettent pas d’inventer de nouveaux sujets, mais permettent d’inventer de nouvelles façons d’en parler, de nouveaux imaginaires même. Je constate que les artistes qui travaillent avec les nouvelles technologies parlent du visage, du corps, du paysage, de la ville, de l’imaginaire onirique… Ils parlent de tout ce dont parlent les artistes en général, mais avec des moyens plastiques nouveaux.

Pourquoi vous avez décidé de créer Le Fresnoy un peu loin de Paris?

Alors c’était une volonté politique, c’est à dire que le ministère de la culture considérait d’autres régions étaient déjà très bien équipées en institution d’enseignement artistique: la région Rhône-Alpes, la région Provence Alpes Côte d’Azur… Le ministère de la culture considérait que la région du Nord Palais était un peu en déficit, qu’elle était sous-équipée, et qu’il y avait un vrai problème des écoles d’art. Donc ils ont voulu que soit créé dans cette région un pôle d’excellence, c’est à dire une école exemplaire, nouvelle, différente des autres et qui puisse remodifier complètement la géographie de l’enseignement artistique en France.

Disons que c’était une volonté politique que ce soit là plutôt qu’à Paris. En plus, on est non seulement dans le Nord mais dans une ville pas très intéressante et dans cette ville dans un quartier en plus excentré. C’est vraiment ce que l’on appelle une volonté d’aménagement du territoire. C’est à dire que si on considère qu’on donne toujours des choses intéressantes à ceux qui en ont déjà, on ne bougerait pas, ça serait Paris qui aurait toujours les meilleures écoles. Là, c’était vraiment une volonté de créer dans un lieu qui n’avait rien quelque chose d’excellent, donc c’est vraiment une volonté politique.

Pourquoi a-t-il été décidé que Le Fresnoy serait une école « Studio national des arts contemporains » , et pas d’art classique ou d’art moderne par exemple?

Alors, ça c’est une directive dès le départ du projet. On m’a donné comme modèles, des exemples très célèbres. On m’a dit cette école, il faut se soit un Bauhaus de l’électronique, ou une Villa Médicis high-tech ou un Ircam des arts plastiques. Donc c’était la volonté que la France ait une institution d’enseignement des nouveaux médias. Il y a une école de cinéma, la Femis, une école de photographie à Arles, des écoles d’arts-décoratifs à Paris, ou les beaux-arts mais il n’y avait pas d’école dont l’orientation principal était les nouvelles technologies. C’était ça la volonté. Parmi les directives qui m’ont été données il y avait l’implantation quelque part dans le nord de la France, et une forte orientation vers les technologies numériques qui était absolument absente de l’enseignement artistique français.

Ç’aurait pu être purement un centre enseignement les technologies numériques. Pourquoi en avoir fait une école d’enseignement artistique?

Ça vient de mon histoire personnelle, parce que moi je venais du milieu du cinéma, de la photographie. J’avais été un des premiers artistes français a travailler avec les nouvelles technologies, mais ce n’était quand même pas ma culture principale. Donc, j’ai fait une contre-proposition qui était ne pas faire une école 100% nouvelles technologies mais de faire une école dont la culture de référence était le cinéma, la photo, je dirais l’image moderne depuis l’invention de la photographie : que ce soit ça notre culture de référence à partir de quoi on part vers les univers numériques, mais pas seulement numériques. Je voudrais parler par exemple le ZMK à Karlsruhe qui est une école 100% numérique. Ils m’ont dit qu’ils regrettaient de ne pas avoir fait comme moi, de ne pas avoir lier la création numérique à l’imagerie traditionnelle. Je ne pense pas à la peinture mais à la photographie et au cinéma : tout ce qui est image moderne, tout ce qui est image qui n’est pas faite à la main.

Je dois dire que l’orientation qu’a pris Le Fresnoy est dûe à mon parcours personnel. Moi, je n’était pas un artiste 100% nouvelles technologies d’ailleurs, à l’époque ça n’existait pas. Mais j’avais participé aux premières manifestations d’art technologique en France.

Au Fresnoy, récemment il y a de plus en plus d’étudiant étrangers. Ils deviennent plus nombreux que les français. Qu’en pensez-vous?

Pour moi c’est très bien! Moi j’adore ça, je trouve aussi que ça fait partie du rôle de la France d’accueillir les étudiants étrangers, c’est même une tradition française. Paris est une grande ville internationale de l’art. Je trouve ça très bien que les français dialoguent avec des gens qui viennent d’autres cultures, ça me semble très profitable pour les français et ça me semble très normal par rapport aux étrangers qu’on les accueille. Moi j’aime beaucoup ça. Par contre, parfois les financeurs du projet me disent: « est-ce que c’est bien aux contribuable français, à celui qui paye des impôts en France de payer les études d’un étudiant coréen ou mexicain ou australien? », et je dis « Oui! Ce n’est rien! C’est pas grand chose et ça profite beaucoup aux prestige de la France, à son rôle symbolique dans la culture. » Donc voilà, parfois, mais de moins en moins, j’ai à défendre cette idée qu’il y a beaucoup d’étudiants étrangers au Fresnoy et moins de français. Mais il y a une tendance assez dure qui est même encore pire que nationaliste, qui régionaliste. Parce que comme Le Fresnoy est financé à moitié par l’état et à moitié par la région, la région m’a dit qu’ils veulent qu’un quart des étudiants viennent de la région. Je leur dis que c’est impossible. Si les vingt-quatre meilleurs sont vingt-quatre portugais, on prend vingt-quatre portugais. Alors avec ça ils sont insupportables. Les régions sont très chauvistes et disent qu’il faut que ça profite à la région. Je me bats contre ça tout le temps.

Comment vous avez répondu?

J’ai répondu que c’était très profitable pour la région d’avoir les étudiants chinois ou japonais qui font leur études en France qui repartent chez eux en parlant de cette région, en gardant des relations avec cette région, en pouvant dire que ils ont fait leur études ou qu’ils ont complété leur formation dans cette région. Donc c’est très bien, c’est symbolique mais ça n’a pas de prix. Je sais que par exemple en Chine, dans le milieu de l’art, quand on parle de Tourcoing, tout le monde sait que c’est l’endroit où il y a Le Fresnoy. Alors que sinon personne ne connaitrait Tourcoing. C’est une petite ville qui n’intéresse personne, qui n’a aucun intérêt. Mais dans le milieu de l’art, en Chine ou ailleurs, peut-être même un peu au Japon ou dans d’autre pays, quand on dit Tourcoing, c’est là qu’il y a Le Fresnoy. Ça fait partie de l’image aussi. C’est symbolique et c’est important.

Vous avez dit que vous allez bientôt terminer votre livre pour la fin du mois. Est-ce qu’il y a un grand changement depuis vous êtes devenu le directeur du Fresnoy?

Il y a eu un changement dans ma vie c’est qu’avant de m’occuper ce projet, j’étais principalement un cinéaste. Donc je faisait des films de long-métrage qui sortaient en salle, qui allaient dans les festivals… La direction de cette école n’est pas compatible avec la réalisation de long-métrages. Un film de long métrage ça prend deux ans, entre l’écriture du scénario, la préparation du film, le choix des acteurs, le tournage, le montage et la diffusion. On peut pas dire à un producteur qui dépense 3 à 4 million d’euros dans un film: « Demain je ne suis pas là, je dois aller à l’école ». Ce n’est pas possible. Donc ça c’était un changement, j’ai renoncer à ça. Provisoirement parce que je pense reprendre ça.
Par contre il y a deux choses qui ont été des conséquences positives. J’ai fait beaucoup de films documentaires d’art, y compris les choses longues et importantes. J’ai fait le film sur les 30 ans du Centre Pompidou, un film de 3h et demi. J’ai fait un film sur le Louvre- Lens, des films sur des artistes importants donc j’ai continué à tourner mais des documentaires. Et puis ça ma permis d’être écrivain. Parce qu’en fait j’avais depuis longtemps le projet d’écrire des livres, mais je n’étais jamais passé à l’acte. Le fait de diriger Le Fresnoy m’a orienté vers ça parce qu’écrire un livre c’est très compatible avec autre chose. Il y a des gens qui sont diplomates qui écrivent des livres, d’autres qui sont professeurs qui écrivent des livres. On peux écrire pendant les vacances, le soir, le weekend, en voyage… Voilà, je peux écrire maintenant n’importe où. Le Fresnoy a ouvert le 1997. Entre 97 et aujourd’hui j’ai écrit déjà 50 livres, donc mon oeuvre d’écrivain, elle doit beaucoup à cette situation qui m’a obligée en quelque sorte à faire autre chose que du long métrage, mais j’étais passionné par ce projet. C’était mon premier projet, quand j’étais enfant, je voulais être écrivain. J’avais reporté, reporté, reporté, et puis là je suis passé à l’acte. J’ai écrit 50 livres dont 25 romans, 10 livres de nouvelles, des essais. C’est ça le changement je dois au Fresnoy.

Vous avez encore des projets de long métrage?

Oui, j’ai plusieurs films de long métrage qui sont prêts à entrer en production. Si un jour j’arrête le Fresnoy, ou si je demande un congé, je peux immédiatement faire des films. J’ai publié d’ailleurs l’année dernière un livre qui était en fait un scénario à l’origine. C’est un film sur la vie du Marquis de Sade qui serait une super production en costume exceptera donc je ne sais pas si j’arriverais à monter ce film aujourd’hui. Si je reprends des films long métrage ça serait plutôt des petits budgets. Ce film j’ai failli le faire avec Marlon Brando, comme acteur jouant le marquis de Sade agé. Puis j’avais abandonné le projet mais j’avais gardé le scénario. Un jour je me suis dit que ça serait bien de faire quelque chose de ce scénario, ça faisait deux ans de travail, et donc je l’ai transformé en livre et qui est parut l’an dernier.

Comment s’appelle comment ce livre?

Ça s’appelle “Sade scénario”, aux éditions du Cherche-Midi.

Que pensez vous de la manière dont la culture française est présentée dans le monde?

Moi, je trouve que la culture française, enfin, ce que je connais de la culture française c’est à dire la littérature, le cinéma, sont trop restreints au petit monde français. Ça manque de grands sujets universels. Si le cinéma américain est si fort c’est parce qu’il traite des sujets universels avec plus en plus une langue universelle, que n’est plus le français malheureusement. Le français est une magnifique langue mais dont l’extension se réduit, et je trouve que les artistes français manquent peut être un peu de très grands sujets, mais il reste que la France est un grand producteur de film qui a une cinématographie originale quand même.Et la littérature française n’est pas tout à fait qu’est elle était il y a vingt ans, il y a beaucoup de intellectuels français qui sont morts. Il y a eu un grand époque il y a vingt ans, où il y avait Roland Barthes , Levi-Strauss, Lacan, Foucault.. Les très grands intellectuels ont été les plus grands intellectuels au monde à l’époque. Tous ces gens sont morts et il n’y a pas vraiment encore de relais. Il y a un intellectuel très important qui est d’ailleurs un ami intime, qui s’appelle Georges Didi-Huberman est un philosophe et un historien et théoricien de l’art. Mais disons il n’y plus la même effervescence, des idées qui a eu en France dans les années 70.

Interview, Image: Zejun Yao
Fukuoka, Japon, 2014